Gagnants catégorie 16 ans et plus : La goutte qui voulait déborder du vase

  • Nom : Guillaume Labbé
  • Âge : 45 ans
  • Ville : Gatineau (Québec)

Version originale

Eau, tu n'as ni goût, ni couleur, ni arôme, on ne peut pas te définir, on te goûte, sans te connaître. Tu n'es pas nécessaire à la vie, tu es la vie.

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939.

À l'eau! Je m'appelle Ash Deuzo, mais je préfère Ashley. Pourquoi? Parce que toutes les gouttes d'eau portent le même nom et moi, je suis différente des autres. Oh oui! nous sommes très semblables, mes sœurs et moi. Il y en a même qui disent qu'on se ressemble… comme deux gouttes d'eau! C'est vrai, mais c'est comme pour des jumelles identiques. Elles se ressemblent physiquement, mais elles sont différentes. Moi, j'aime explorer le monde. Je suis une expl-eau-ratrice et c'est comme ça depuis plus de 4,4 milliards d'années, soit peu après la formation de la planète Terre.

À l'école, mes cours préférés étaient les cours d'eau. J'ai navigué dans les ruisseaux, les rivières et les fleuves, qui se jettent dans la mer. Pas MA mère, LA mer. D'ailleurs, la mer est pleine de sel qui me rend imbuvable. Ce n'est vraiment pas la mer à boire! Plus tard, j'ai appris à voyager autrement. Grâce au Soleil, je peux m'évaporer et m'élever dans le ciel. Avec mes sœurs, nous formons des nuages. Nous flottons au gré du vent, pluie nous retombons sur Terre sous forme d'averses. J'ai adoré le ciel et j'y suis retournée plusieurs fois. Un jour, il faisait si froid là-haut que c'est en flocon de neige que je suis retombée!

Monter comme ça dans le ciel m'a donné envie d'aller plus loin encore, vers l'eau-delà. De déborder du vase qu'est la Terre. Mais comment faire puisque je finis toujours par retomber au sol? Je réfléchissais à la question dans mon nuage quand j'ai vu quelque chose s'élever rapidement vers moi. Ça allait me foncer dessus! C'était une fusée et elle a facilement traversé mon nuage, poursuivant sa route jusqu'à ce que je la perde de vue.

Mon navire spécial et surtout spatial était trouvé. Évidemment, il est impossible d'entrer dans la fusée en plein vol. Les humains ont besoin de moi pour vivre et dans l'espace, il n'y a pas d'eau. Enfin, il y a de la glace sur certaines planètes, et les comètes sont faites en partie de glace, mais dans l'espace, à bord d'un vaisseau, d'une capsule ou d'une station spatiale, il n'y a pas d'eau. Les astronautes doivent en apporter dans leurs missions. MA mission était donc de me glisser à bord du vaisseau des humains AVANT le décollage. À moi l'eau (d')hissée de l'espace!

Mais j'y pense… Je pourrais me servir d'un humain pour entrer dans leur vaisseau? Juste à me faire boire par un astronaute avant le départ. Comme ça, je m'envolerai avec lui! Eau! que je suis intelligente! J'ai plongé de mon nuage, puis je me suis laissée tomber dans une rivière. Je l'ai suivie jusqu'à une usine de traitement d'eau, puis je me suis faufilée dans les canalisations jusqu'au site de lancement. Une fois sur place, j'ai dégoutté dans le verre que se versait un astronaute et il m'a avalée en une gorgée!

Comme j'aime voir ce qui se passe, je suis remontée jusqu'à ses yeux par son système sanguin. Je vois donc ce qu'il regarde, une photo de sa famille. Il est ému. Mais qu'est-ce qu'il fait? On dirait qu'il va pleurer! Oh! non! OH! NON! Je ne suis pas la seule goutte dans ses yeux. J'ai peut-être une chance de ne pas être emportée par la crue. Et voilà une larme qui glisse. Une de mes sœurs s'est sacrifiée pour moi. Je l'entends crier mon nom. Ashleeeeeeeey! Je fais ça pour toiiiiiiiii! Va vivre ton rêêêêêêve! Heureusement, mon astronaute n'a versé qu'une seule larme. Merci ma sœur. Je ne t'oublierai pas.

Tout s'est bien passé avec le décollage, le voyage et l'arrimage de la capsule avec la Station spatiale internationale. Une fois à l'intérieur et après avoir retiré son costume, mon astronaute en apesanteur a tout de suite flotté jusqu'à un hublot. C'est là que nous l'avons vue. La Terre. NOTRE véritable vaisseau spatial international. Je peux voir les nuages autour d'elle, les océans qui lui donnent sa couleur bleue, les continents, les montagnes et même les déserts, un endroit où je ne tiens pas tellement à retourner! Elle est vraiment magnifique vue d'ici.  

Fatiguée de mon voyage, j'ai décidé de faire une petite sieste en même temps que mon astronaute. Une fois endormie, j'ai été emportée un peu partout dans son corps, au rythme des battements de son cœur. À son réveil, j'ai reconnu une sensation familière, celle de glisser dans une chute d'eau. Sauf que la chute était jaune et sentait… le PIPI!

Heureusement, la Station recycle la majeure partie de l'eau qu'elle utilise. Ce pipi a été mêlé à d'autres eaux usées produites par les astronautes, comme leur transpiration, avant d'être purifié. Et devinez quoi? Je me suis retrouvée dans sa tasse de café! L'eau doit être VRAIMENT essentielle à la vie pour boire un café pipi-isé ET transpirisé!

Tout comme sur Terre où je suivais le rythme du cycle de l'eau, j'ai fait de même dans la Station. J'ai été urinée et transpirée et purifiée et recyclée pendant six mois et demi! Je devais simplement faire attention de ne pas me faire mélanger, puis manger dans un repas déshydraté, sinon j'aurais pu dire adieu à ma vie. Ils ne recyclent pas encore les « numéros deux ». Ça pourrait arriver un jour que cela serve d'engrais pour faire pousser des plantes sur Mars, mais je préfère éviter d'y penser. À l'eau! l'odeur!

Une fois la mission de mon astronaute terminée dans la Station, j'ai utilisé la même technique du verre d'eau pour préparer mon retour. J'ai regardé notre beauté bleutée une dernière fois en gravant son portrait dans ma mémoire. Le temps était venu pour moi de reprendre ma mission personnelle : contribuer à rendre la vie possible sur Terre.

Guillaume Labbé
Illustratrice : Geneviève Witty-Deschamps

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