Première conférence de presse de Chris Hadfield en tant que commandant de l'ISS

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Publié le 19 mars 2013

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Première conférence de presse de Chris Hadfield en tant que commandant de l'ISS

2013-03-18 - L'astronaute de l'ASC répond aux questions de représentants canadiens des médias pour la première fois depuis avoir pris le commandement de la Station spatiale internationale (événement bilingue).

(Sources : Agence spatiale canadienne, NASA.)

Transcription

Question [Traduction] : Bonjour Chris. C’est Jackie de l’émission « The Nature of Things » de la CBC. Ce que je voulais vous demander, en ce grand jour, c’est que vous avez réussi à créer une plateforme incroyable pendant votre séjour dans l’espace. On dirait que tout le monde envoie des gazouillis, vous regarde et vous écoute. Comment voulez-vous profiter ce cette occasion?

Chris Hadfield [Traduction] : Il se passe beaucoup de choses très intéressantes au Canada et à travers le monde, et ce, dans toutes sortes de domaines différents. Nous avons tendance à n’en voir que quelques-unes, celles qui remontent à la surface et sont perçues par le public. Personnellement, je trouve que ce que nous faisons dans l’exploration humaine, nos efforts pour mieux comprendre notre monde, mieux comprendre l’espace qui entoure notre planète et comprendre le reste de l’Univers, je crois que c’est important.

J’estime que c’est essentiel pour la santé de la planète, la santé de l’économie canadienne et, de façon générale, pour les gens. Alors au cours des 20 dernières années, à titre d’astronaute, j’ai fait des discours dans des écoles, j’ai parlé aux médias, j’ai écrit et j’ai fait tout ce que je pouvais pour essayer de faire connaître aux gens ce que fait l’Agence spatiale canadienne.

Je vis maintenant à bord de la station spatiale et j’ai l’incroyable privilège de commander ce vaisseau spatial. Et grâce aux nouvelles technologies que nous offrent les médias sociaux et aux liaisons directes que la NASA a établies entre ce vaisseau spatial et la Terre, nous avons aujourd’hui l’occasion de communiquer clairement ce que nous faisons ici, et de le montrer aux Canadiens et, en fait, au monde entier.

C’est ça notre but. Je suis vraiment ravi de la réaction. Lorsqu’on donne aux gens la chance de voir ce qui se passe ici dans l’Univers qui les entoure, lorsqu’on leur donne la chance de le vivre en tant que personnes, la réaction devient époustouflante. Twitter n’est qu’un moyen de communication. Ce n’est qu’une autre forme de communication par radio, mais c’est extrêmement dynamique, le niveau de soutien du public est extraordinaire et je suis très heureux de le voir. Je crois que la recherche scientifique est importante, mais je pense qu’il est tout aussi important de sensibiliser les gens à la recherche que nous faisons. Je suis très heureux de servir de messager entre les deux.

Question: Bonjour M. Hadfield. Vous disiez effectivement que la science était importante, qu’elle permettait de mieux comprendre l’Univers, la planète sur laquelle nous vivons. Je me demandais, dans cette optique, dans quelle mesure la recherche scientifique au Canada, au Québec, dans quelle mesure il est important de financer cette recherche. On sait qu’il y a eu des politiques qui ont, peut-être, coupé dans le financement de cette recherche-là. Je me demandais, dans cette optique-là, si vous pouviez nous dire ce vous pensiez de l’importance de la recherche et peut-être, aussi, des coupes qui ont eu lieu dans le milieu de la recherche scientifique.

Chris Hadfield : Donc c’est toujours absolument nécessaire, dans une économie, dans un pays comme le Canada, une province comme le Québec, ou juste dans une famille comme chez moi d’avoir un équilibre entre les rêves et la pratique, entre ce que je veux faire et ce que je dois faire chaque jour. Et juste comme chez moi, c’est nécessaire d’utiliser une partie de l’argent pour d’aujourd’hui, pour les problèmes, les assurances, la santé et tout ça.

Mais en même temps, il est nécessaire d’avoir une partie de ça pour l’avenir, pour l’inspiration de mes enfants. De nos enfants. Et pour mieux connaître l’environnement, pour la santé dans l’avenir pour ma famille ou pour notre pays.

Et donc, la grande question est toujours quel est le bon équilibre? Et pour moi, au Canada, nous avons établi un équilibre formidable, parce que nous avons une qualité de vie très élevée, mais en même temps nous avons beaucoup d’universités et nous avons des chances maintenant pour les Canadiens, les jeunes Canadiens comme jamais. Oui, c’est difficile et ce n’est peut-être pas le temps le plus facile de l’histoire. Mais pendant la première et la deuxième Guerre mondiale, c’était un temps difficile. Pendant tous les moments historiques, il y a toujours des problèmes. Il nous semble que les problèmes d’aujourd’hui sont les plus difficiles de l’histoire, c’est bien normal.

Mais en même temps, il est nécessaire de trouver un équilibre entre aujourd’hui et demain. Et ce que nous faisons ici, nous avons notre manipulateur, nous avons Dextre au-dessus de la station, nous avons des expériences dans la station, comme Micro-Flow qui a été dessiné, inventé et fabriqué au Canada, au Québec, et c’est un progrès pour la santé des Canadiens, pour l’analyse sanguine. C’est une invention pour la station, c’est grâce à l’argent pour l’exploration, et en même temps c’est bon pour le Canada pour les entreprises canadiennes et pour la santé des Canadiens.

Oui, c’est toujours difficile et ce n’est pas ma décision. Moi, ce que je fais comme astronaute c’est de travailler aussi fort que possible pour que chaque sou, chaque dollar qui est donné à l’Agence, qui m’est donné, ce qui est ma responsabilité, que je remplis ça au maximum, pour moi et pour la station, pour le programme spatial, mais en même temps pour le Canada.

Question [Traduction] : Bonjour Chris. Ici Peter Ray de la Presse canadienne. Nous vous voyons sourire tout le temps. Nous avons lu vos gazouillis, nous avons vus vos photos. La question que je veux poser, et ce que les gens se demandent parfois, c’est y a-t-il quelque chose que vous trouvez frustrant là-haut? Y a-t-il quelque chose qui vous met en colère? Je me demande s’il y a des difficultés auxquelles vous êtes confronté, des frustrations que vous gardez pour vous ou juste pour pouvoir continuer. Et j’apprécierais si vous pouviez répondre en français aussi.

Chris Hadfield [Traduction] : Peter, ceci est une expérience humaine merveilleuse, tout simplement merveilleuse. Et la seule chose qui me fâche c’est que je dois dormir! Je veux dire que c’est une occasion extraordinaire, une dont j’ai rêvé depuis que j’étais un tout jeune Canadien et que j’ai tout fait pour réaliser depuis.

Et je suis bien décidé à en profiter au maximum, à passer le moins de temps possible à dormir. Si j’ai trois ou quatre minutes de temps libre, je vais jeter un coup d’œil par la fenêtre. Lorsque je serai de retour sur Terre, je regretterai chaque minute que je n’ai pas passée à regarder le monde, à essayer de petites expériences ou à faire des choses qui me seront impossibles pour le reste de ma vie.

Non. On peut trouver de la beauté et du plaisir tous les jours, ou on peut trouver de la frustration et de la haine tous les jours. C’est plutôt un choix personnel et, ici, les occasions de trouver la beauté et le plaisir ont une majorité écrasante. Alors je ne me laisse pas déchanter. Ça ne m’aidera pas et c’est plutôt contre-intuitif dans un endroit comme celui-ci.

En français, chaque jour, il appartient à tout le monde de choisir d’être frustré ou d’avoir une bonne émotion, d’être prêt pour la journée et d’être amusé par tous les petits détails de la journée. Et moi je rêvais d’être ici dans la Station depuis que j’avais 9 ou 10 ans.

Je me suis préparé à ça depuis lors. Pour moi, la chose la plus frustrante, c’est peut-être la nécessité de dormir, parce que ça me prend quelques heures de chaque jour! Quand j’ai le temps maintenant, c’est juste un environnement incroyable, inspirant, et quand j’ai trois minutes, il y a une fenêtre, un hublot ici et c’est comme un rêve. C’est incroyable ce qu’on peut y voir. Et donc, absolument non.

J’ai choisi l’émotion d’être ici. Et je peux changer les émotions, c’est un choix personnel. Et donc moi, je choisis d’être de bonne humeur et de savourer absolument la chance d’être ici.

Question [Traduction] : Bonjour Chris. C’est encore Jackie de « The Nature of Things » à la CBC. Étant donné que je représente ici l’émission « The Nature of Things », je me demande, si David Suzuki était là-haut avec vous, que voudriez-vous lui dire et lui montrer sur la manière dont la recherche scientifique dans l’espace a des applications ici, dans le monde réel?

Chris Hadfield [Traduction] : Jackie, le monde réel n’est qu’une minuscule tache bleue entourée de tout le reste. Et nous commençons à peine à comprendre le reste. Ce n’est qu’en faisant ces premiers pas en nous éloignant de notre planète, que ce soit avec des machines, des robots, mais de façon plus intéressante et plus profonde avec des humains, que nous pouvons vraiment commencer à voir la place du monde dans tout ça.

Alors pour toute personne qui viendrait ici… nous nous attrapons par le chignon du cou l’un l’autre ici… mais pour toute personne qui viendrait ici à bord de la station spatiale, la première chose que je ferais serait de l’amener à la grande fenêtre, pour qu’elle voie vraiment notre Terre, qu’elle comprenne sa magnificence, sa puissance inévitable, sa taille et sa grande beauté, mais aussi sa fragilité inhérente.

Lorsqu’on voit la noirceur et l’hostilité de l’Univers et l’unique couche de pelure d’oignon qu’est l’atmosphère de notre planète, ce spectacle devient si vif dans l’esprit qu’il change de façon permanente notre façon de penser, si on n’y pensait pas avant. Ensuite, bien sûr, il y a toute la recherche scientifique à bord. Nous menons à bord de la station spatiale des centaines d’expériences qui ne peuvent pas être réalisées à la surface de la Terre.

Une fois qu’il aurait absorbé l’émerveillement initial de sa présence ici, je lui ferais faire le tour de tous les bâtis et je lui parlerais de la recherche sur les métaux en cours sur le bâti là-bas, ou de la recherche sur la cristallisation en cours au-dessus de ma tête pour tenter de créer de meilleurs matériaux sur Terre, ou de Micro-Flow, qui flotte entre mes mains, une expérience canadienne qui a relevé le défi que constitue le maintien en santé des astronautes et, grâce à cela, nous avons découvert une façon d’analyser le sang dans un appareil qui, comme vous pouvez le voir, est de la taille d’une boîte à pain ou d’une grosse miche de pain.

Lorsqu’on met les gens au défi de s’adapter à de nouvelles conditions extrêmes, à une nouvelle frontière ou à un nouvel environnement, ils trouvent des solutions. À l’extérieur de la station spatiale se trouve le spectromètre magnétique Alpha. L’ordinateur de commande est ici, tout près de moi. Il tente de comprendre les éléments fondamentaux de l’Univers. Qu’est-ce que l’antimatière? Quel est le pourcentage d’antimatière et de matière sombre? Il essaie de capter l’énergie sombre de l’Univers.

C’est quelque chose qui fait l’objet de théories et qui a été prouvé depuis peu, et nous utilisons cette plateforme humaine pour l’étudier et l’échantillonner. Et c’est la seule façon de le faire. Ce serait un très grand plaisir pour moi et je serais très fier d’accueillir n’importe qui ici. Et une personne ayant la réputation de David Suzuki serait un invité extraordinaire et un représentant exceptionnel de l’humanité s’il pouvait venir ici et vraiment voir la magnificence de ce que nous faisons ensemble ici.

Question : Rebonjour M. Hadfield. François Van Hoenacker du journal La Presse. Je me permets une anecdote très rapidement. J’avais une collègue, Jeannita Richard et Mario Masson de l’émission Découvertes, et j’ai assisté à un beau moment où Jeannita Richard, vous lui aviez écrit un petit mot qui disait « Sky is no longer the limit » (« Le ciel n’est plus la limite ») sur votre écusson. Et je l’ai vue l’accrocher sur son mur de bureau et je sentais que pour elle ça avait été un moment très, très touchant. Donc je voulais simplement partager avec vous ce moment-là, que j’ai trouvé tellement beau, parce que je l’ai vu accroché à son mur.

J’avais une question. Vous avez parlé… certainement, vous avez mentionné… certainement vous vous rendez compte… vous êtes certainement bien placé pour vous rendre compte que la Terre, on est tellement petits, et vous avez mentionné la fragilité de de la planète Terre. J’aurais aimé savoir quelles sont vos réflexions par rapport aux changements climatiques du haut de l’espace? Est-ce que vous pensez qu’au Canada on devrait changer nos façons de faire? Est-ce qu’au Québec il devrait y avoir un éveil peut-être plus fort encore au niveau du réchauffement climatique?

Chris Hadfield: Oui c’est comme un coup d’œil ici dans la station en regardant la Terre, parce que maintenant c’est possible de voir un grand lac comme… je ne suis pas sûr du nom français, mais la « Aral Sea » (« mer d’Aral »), entre le Kazakhstan et la Russie. Juste pendant mes expériences, pendant ma vie, pendant les 20 dernières années, les changements là-bas étaient incroyables. Et c’était un changement humain, un changement fait par ce que nous avons fait là-bas.

Il y avait un grand lac, une grande mer. C’était presque comme un petit océan. Maintenant, il y a juste… rien. C’est juste du sable là-bas. Et c’est juste le résultat de nos décisions, de ce que nous avons fait. Ça, c’est peut-être l’avenir pour les autres parties de la planète, de notre pays aussi.

Donc c’est à nous de penser à ça, de savoir ça, et c’est difficile à savoir parce que c’est loin du Canada. C’est possible de dire « ce n’est pas notre problème », mais ce n’est pas la vérité. Les Grands Lacs ne sont pas illimités. Il y a une limite à la quantité d’eau dans les Grands Lacs, dans le fleuve. Et donc, il est nécessaire d’être des gardiens. D’être des adultes. De penser à ce qu’on fait et c’est impossible de changer très vite.

C’est juste les petits changements qui peuvent le changer. Mais ce que je fais comme individu, ce que vous faites, ce que chaque Canadien fait, tous ensemble, c’est possible de faire un changement. Mais c’est nécessaire de faire ça graduellement. Et oui, le climat change, naturellement et peut-être à cause de ce que nous avons fait, de notre influence. Le réchauffement, comme vous avez dit, mais ce n’est pas la première fois dans l’histoire de notre planète, ce n’est pas la dernière fois. C’est peut-être juste à nous d’être plus responsables dans nos décisions et de penser plus loin que dans cinq ans, plus loin qu’une élection, plus loin qu’une vie humaine. Et penser à nos petits-enfants et plus. Avec ça, avec les petits changements, un après l’autre, les petits pas, c’est possible de garder la santé de la planète pour l’avenir.

Question [Traduction] : Une dernière question rapide, Chris. Parlons des médias sociaux. La dernière fois que j’ai vérifié, un demi-million de personnes vous suivaient déjà et ce nombre ne cesse d’augmenter. Pouvons-nous parler de ça dans le contexte de tout ce que vous avez vu là-haut, de tous les gazouillis que vous avez eus, de toutes les images que vous avez prises mais, tout particulièrement, y en a-t-il un qui se distingue des autres?

Et ensuite, on me dit que votre fils Evan vous aide à ce sujet, alors pouvons-nous inclure un peut tout ce qui touche aux médias sociaux?

Chris Hadfield [Traduction] : Laissez-moi d’abord souligner qu’un très, très grand nombre de personnes ont travaillé très, très fort afin de réaliser cela pour notre pays et pour que je puisse être ici à titre de représentant du Canada. Il y a des gens d’un océan à l’autre qui ont construit le Canadarm. Ça, c’était notre carte d’embarquement pour l’espace. Bien entendu, les gens de l’Agence spatiale font un travail exceptionnel.

J’y travaille depuis longtemps avec les autres astronautes. Et ceci n’est que le résultat de tout ce travail, c’est ce qui fait que cette possibilité existe. La sensibilisation du public à ce sujet découle de toute cette énorme pyramide de travail qui a permis d’y arriver et ça atteint son point culminant aujourd’hui avec quelque chose de clair sur quoi on peut se concentrer. Et je pense que c’est formidable.

J’ai recruté quelqu’un qui fait partie de la génération voulue pour me donner des conseils sur la façon d’utiliser les médias sociaux en plus de tout le travail extraordinaire qui est accompli, et mon fils Evan m’aide à ce sujet et il fait un excellent boulot, comme le prouve le nombre de gens qui me suivent.

Bien entendu, Twitter n’est qu’une façon d’évaluer ça. Plus d’un demi-million de personnes me suivent sur Twitter, mais les médias sociaux prennent des formes multiples. Ça fait plaisir de voir ces chiffres, mais c’est l’impact de ces médias qui est important. Vous m’avez demandé ce qui était important pour moi là-dedans.

Je lis constamment que des salles de classe d’un bout à l’autre du Canada et partout dans le monde utilisent ceci comme outil pédagogique, qu’elles utilisent le travail que je fais, la recherche scientifique à bord, comme Micro-Flow, les images que nous prenons du monde, le fait que je parle trois langues, une de façon raisonnable et deux de manière passable.

Elles utilisent le fait que je joue de la guitare et de la musique. Elles utilisent toutes ces différentes facettes de cette expérience humaine qu’est le fait de quitter la Terre pour enseigner, pour inspirer des jeunes à travers le monde, mais particulièrement pour nous, bien entendu, au Canada, à aller au bout d’eux-mêmes, à comprendre notre place dans le monde.

C’est un message très clair lorsqu’on peut voir un Canadien qui compare constamment ces endroits partout dans le monde presque simultanément. C’est difficile de voir les autres endroits comme étrangers et différents lorsqu’on peut tous les voir en 90 minutes. Pour moi, c’est très touchant de voir que les gens absorbent cela, de les voir arrêter d’utiliser la troisième personne et de commencer à dire « nous », et pas seulement « eux » ou « ils ».

Je ne suis qu’une voix parmi des milliards. Je suis le commandant de ce vaisseau spatial, mais j’en suis le 35e commandant. Ce n’est pas du tout une sorte de sommet, mais du même coup, j’essaie d’utiliser tous les moyens dont je dispose pour aider les gens à mieux se voir et à prendre de meilleures décisions, et ce, qu’ils aient 5 ans ou 85 ans. Les médias sociaux et tout le travail que les gens ont accompli jusqu’ici sont une grande partie de ça.

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