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Canadarm2 – Les luttes politiques et financières

Les défis politiques et financiers qui se sont posés tout au long de la réalisation du Canadarm2 ont été tout aussi difficiles à relever que les défis techniques. Cette saga qui a duré 20 ans a été marquée par des négociations complexes et des tensions internationales, des modifications répétées au design du télémanipulateur et la nécessité de réduire les dépenses dans un contexte de compressions budgétaires.

Pour Karl Doetsch, qui travaillait alors au Conseil national de recherches du Canada, où l’on a piloté le projet initial de télémanipulateur, tout a débuté en 1981, année du premier vol du Canadarm à bord de la navette. « Je trouvais essentiel que cet exploit, tant pour le gouvernement que pour l’industrie, ne reste pas stérile par manque de suivi », remarque-t-il. Dès 1982, Karl Doetsch était en pourparlers avec la NASA quant à la participation du Canada à la construction d’une station spatiale sur orbite.

À l’époque, le succès et la visibilité du Canadarm avaient permis aux vols spatiaux habités de jouir d'une popularité sans précédent au Canada. Dans le cadre des visites effectuées par les astronautes américains qui avaient participé à deux vols de la navette mettant à contribution le bras de la navette, Karl Doetsch a été témoin à maintes reprises « de l’intérêt et de la fierté que ressentaient les Canadiens ».

Cet intérêt s’est accru énormément vers le milieu de 1983, lorsque le Canada a accepté, à la suite d'une invitation de la NASA, de choisir des astronautes canadiens pour voler à bord de la navette. Moins de 18 mois plus tard, après un processus de sélection exaltant, Marc Garneau devenait le premier Canadien à aller dans l’espace en octobre 1984.

La même année, le président américain Ronald Reagan invitait officiellement le Canada et d’autres pays à prendre part à la construction de la Station spatiale internationale. D’autres projets spatiaux - le satellite d’observation de la Terre Radarsat, le satellite de communications MSAT et le Pogramme des sciences spatiales - se disputaient déjà vivement les fonds disponibles. « On s’est alors demandé si le Canada devait prendre cette voie », a déclaré Mac Evans au sujet du projet de la Station spatiale internationale.

Karl Doetsch avait remarqué que les vols spatiaux habités venaient seulement au quatrième rang des préoccupations à l’époque, mais il devait finalement recevoir 2,4 millions de dollars en capitaux de démarrage pour définir la forme que prendrait la participation du Canada, tant à titre de fournisseur éventuel de la Station spatiale que d’utilisateur de celle-ci.

En 1985, le Canada entamait des négociations officielles avec les États-Unis. En l’absence d’une agence spatiale, Mac Evans, qui était alors au ministère de l'Industrie, des Sciences et de la Technologie, prenait les rênes des négociations portant sur le rôle du Canada. Le processus a été long et ardu et s’est accompagné de difficultés de nature financière et politique ayant de graves répercussions sur le volet technique. « Le plus difficile n’a pas été d’obtenir l’approbation du projet de robotique, mais de se battre continuellement pour le conserver et assurer la survie du Programme de la Station spatiale entre 1982 et aujourd’hui », rappelle Karl Doetsch.

Compte tenu du succès continu du Canadarm, la robotique spatiale représentait un choix évident pour ce qui était de la contribution technologique canadienne à la Station. Ce choix allait ensuit permettre au Canada d’avoir accès aux installations de recherche de la Station. Mais il n’a pas été facile de convaincre les États-Unis. « Les négociations avec la NASA ont été ardues. Certains comités du Congrès américain, qui jouissaient de l’appui de plusieurs groupes du gouvernement et de l’industrie, voulaient créer des installations américaines de robotique et d’automatisation spatiales particulièrement perfectionnées, a déclaré Karl Doetsch. Pendant plusieurs années, les Américains ont tenté de réduire le rôle de la robotique canadienne et de limiter la dépendance de leur pays à cet égard, ce qui aurait pu faire échouer le projet de collaboration à tout moment. »

Le droit de fabriquer le Télémanipulateur de la Station spatiale n’aurait probablement pas été accordé au Canada n’eût été la performance sans bavure du Télémanipulateur de la navette au cours de cette période. « Le succès remporté par le Canadarm a été essentiel parce qu’il nous a attribué la crédibilité nécessaire pour le Canadarm2 », a déclaré Mac Evans. À l’époque, le Canada était le seul partenaire international qui se proposait de fabriquer un élément essentiel à l’assemblage et à l’entretien de la Station. « Nous nous étions donné un rôle essentiel au sein du projet de la Station spatiale internationale. La NASA y a consenti parce que le premier télémanipulateur fonctionnait très bien et que nous avions prouvé notre savoir-faire », d'ajouter Evans.

Le fait qu’une technologie d’une telle importance soit confiée à un autre pays n’est pas passé inaperçu dans les milieux politiques et industriels américains. La fabrication canadienne du Télémanipulateur de la navette avait déjà attiré de nombreuses critiques. Cette fois, les objections étaient encore plus fortes et soutenues, selon Karl Doetsch et Mac Evans, qui ont tous les deux participé aux négociations. « Ils s’inquiétaient de voir le Canada jouer un rôle crucial dans un domaine aussi capital que la technologie robotique », a déclaré Mac Evans. Selon Karl Doetsch, il a fallu faire preuve d’une ingéniosité considérable pour parvenir à un compromis qui convenait aux deux pays.

On s’est finalement entendu pour que le Canada joue un rôle « prédominant », mais non exclusif, en matière de robotique. La NASA s’est ensuite engagée dans son propre projet, le module d’entretien robotique de vol (Flight Telerobotic Servicer ou FTS), qui ressemblait par certains aspects à l'élément robotique perfectionné que fabriquait le Canada baptisé Manipulateur agile spécialisé (Special Purpose Dexterous Manipulator ou SPDM). Les États-Unis prévoyaient lancer le FTS avant le SPDM mais, en fin de compte, il a été la proie des compressions budgétaires américaines qui ont également entraîné une révision complète de la conception de la Station en 1993. « Il a disparu de l’écran radar », remarque Mac Evans.

Le Canada faisait lui aussi face à des compressions budgétaires et son programme de robotique courait également le risque d'être abandonné. Au début des années 90, le Canada et les États-Unis entraient tous deux en récession et les programmes de la Station spatiale étaient menacés de disparition pure et simple. C’est en grande partie grâce à l’appui des partenaires étrangers que le programme américain a évité le couperet.

Entre-temps, l’équipe canadienne devait chercher des moyens de réduire ses dépenses sans compromettre le programme. Après des négociations tendues avec la NASA, les responsabilités du Canada à l’égard de la Station ont été modifiées, ce qui permit de réduire suffisamment le budget pour assurer la survie du programme, malgré un financement déficient », rappelle Karl Doetsch.

Le SPDM présentait un intérêt particulier. Cette « main » robotique capable d’exécuter des travaux délicats d’entretien et de réparation incorporait nombre de caractéristiques d’avant-garde particulièrement intéressantes sur le plan du savoir-faire canadien en matière de robotique. Menacé d’annulation, le projet est resté en suspend au sein du programme remanié jusqu'à ce que les conditions se soient suffisamment améliorées pour permettre qu’on le remette en marche. Une des dernières responsabilités de Karl Doetsch, à titre de directeur du Programme de la Station de l’Agence spatiale canadienne aura d’ailleurs été de négocier la reprise du projet du SPDM en 1997. Le SPDM est actuellement intégré et testé chez MDRobotics en vue de son lancement prévu pour 2004.

Même si le Canadarm2 en est encore à ses premières armes, Mac Evans et Karl Doetsch estiment qu’il a déjà laissé un héritage en démontrant que le Canada est à la fine pointe de la robotique spatiale. « Il a permis au Canada d’être reconnu comme un pays innovateur et très évolué sur le plan technologique », affirme Karl Doetsch. Il a aussi prouvé que le Canada pouvait travailler au sein d’une équipe internationale et « réaliser cet exploit même si les choses allaient plutôt mal », a-t-il ajouté. « Nous avons réussi. En dépit de toutes les difficultés qui se sont présentées, nous avons vu grand et fait preuve de patience, ce qui nous a permis de réaliser de grandes choses. »

Mac Evans prédit que le nouveau télémanipulateur inspirera autant de fierté aux Canadiens que le premier. À son avis, le Canadarm2 a consolidé le rôle du Canada à titre de partenaire à part entière du Programme de la Station spatiale et lui a donné une place parmi les nations qui explorent l’espace au moment où l’humanité franchit un pas au-delà de l’orbite terrestre. « Quelles que soient les missions futures, nous pourrons dire que le Canada en était. »

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